On l’a vu : il existe une vraie scission entre la France et la Grande-Bretagne. Pourquoi ? Pour deux raisons principales. Toutes deux sont culturelles, donc profondes.

• Historiquement, la Grande-Bretagne est maritime. La France est agricole.
• Sociologiquement, la Grande-Bretagne est publiphile, la France publiphobe.

On pourrait y ajouter que la Grande-Bretagne est protestante. La France des années 60 est encore catholique.

Sur le premier point, et dès les années 60, la Grande-Bretagne aborde les courses océaniques avec le poids de sa grande tradition maritime. Elle y cultive l’esprit du yachting. Les bateaux britanniques fleurent bon les couches de vernis, les intérieurs sont confortables. Pas une cambuse n’est avitaillée sans quelques bouteilles de whisky. Le poids des bateaux s’en ressent.
Le poids est souvent un facteur de résistance à l’avancement. La Grande-Bretagne mettra plus de vingt ans à se séparer des lourdes contraintes de sa tradition.

A l’inverse, la France aborde les courses océaniques avec davantage de fraîcheur.
Tabarly s’engage dans la Transat anglaise de 1964. Que faut-il pour l’emporter ? Un bateau léger. Pen Duick II sera en contreplaqué. La course se disputera au près, donc la voilure de Pen Duick II sera divisée, répartie sur deux mâts. Le bateau gîtera ? Un siège de moto, monté sur cardan, amortira la gîte et Tabarly sera dans une position toujours verticale, donc ergonomique.

Tabarly sera imité en cela par Jeantot, qui, dès 1982, s’impose en solitaire dans le Boc Challenge, avec Crédit Agricole, le seul bateau de la course conçu et construit pour gagner un tour du monde en solitaire avec escales par les trois caps.

Le second point est plus complexe, mais lourd de conséquences. Les bâtiments de Londres, New York, Sydney, sont couverts de publicités. Et cela ne pose visiblement pas de problème aux habitants de ces villes, cernés de panneaux Coca-Cola, Nike ou Sony. La France des années 60 considère la publicité avec dédain et suspicion. Elle l’associe souvent à de la propagande, à une sorte d’asservissement.

Forts de cette constatation, les publicitaires français vont habilement diluer leurs messages publicitaires dans les exploits maritimes des héros français. Démarche beaucoup plus subliminale que celle des Anglo-Saxons.

Le succès est immédiat. Très vite, Tabarly, Gabbay, Gliksman, Jeantot, Pajot, Terlain, Fauconnier, arborent sans complexes les couleurs de Kriter, Euromarché, Mecarillos, Meubles Gautier, Elf Aquitaine, 33 Export, Umupro Jardins ou Vendredi 13 pour Claude Lelouch.


Elf-Aquitaine, le catamaran de Marc Pajot victorieux de la Route du Rhum 1982. © François Chevalier.

La manne financière en provenance des grandes marques est conséquente. Elle devient le poumon économique de la course au large. Elle permet aux navigateurs français de faire la course en tête durant vingt ans et de creuser l’écart avec leurs concurrents directs, notamment la Grande-Bretagne.

Les skippers français se voient confier une importante somme d’argent en échange du nom de leur bateau. Ils font travailler une industrie nautique aussi jeune que fleurissante, qui, à partir d’une feuille blanche, sans a priori ni complexes, développe un pragmatisme érigé en dogme. Elle conçoit et construit des unités avant-gardistes, rapides, efficaces, qui trustent les victoires en courses océaniques.